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[Nouvelle] Captif

[Nouvelle] Captif

Je m’appelle Sitir, et je suis captif.

Aujourd’hui, comme tous les jours, lorsque je me réveille, la première chose que je vois sont ces barreaux de fers. Ils représentent toute ma vie. Puis, j’aperçois à mes côtés mon ami, Nilo, qui lui est encore en train de dormir, comme toujours. Il essaye toujours de grappiller quelques minutes avant l’arrivée de nos geôliers.

Ceux-ci ne tardent pas, d’ailleurs. Eh oui, comme toujours, nous avons beaucoup de travail.

« Allez levez-vous saletés! »

Toujours à nous insulter. Toujours à nous traiter comme si on ne valait rien.

C’est ce qu’est devenu ma vie. Elle n’a pas toujours été comme ça, pourtant. Quelques bribes de mon passé me sont restées, mais très peu à vrai dire. J’ai été capturé et réduit en esclavage assez jeune. J’ai seulement quelques souvenirs de ma mère et de mes frères. Je ne me souviens même plus vraiment de ce à quoi ils ressemblaient, ni même de leur nom. Ce dont je me souviens, ce sont des sensations que je ressentais à ce moment-là. De la joie, du bonheur. L’envie de découvrir le monde. La sensation du vent, de l’herbe. Le ciel et les arbres. Le bruit de l’eau qui s’écoule de la rivière. Ils nous en fallait peu pour nous sentir heureux et comblés. Je n’avais pas grand chose, et pourtant maintenant j’ai l’impression que tout cela était du luxe. Aujourd’hui, il n’y a plus que le gris de ces barreaux, le bruit incessant et insupportable de la foule, les cris et les claquements de fouet. Ce sol noirâtre et froid a remplacé la chaleur de l’herbe au matin, le plafond rouge vif et les lumières aveuglantes m’empêchent de revoir le ciel si bleu, si profond. Ce serait mon plus grand rêve, pouvoir revoir le ciel bleu de mon enfance.

Et mon ami, Nilo. Le seul qui me permette de tenir le coup, à vrai dire.

Aucune option ne s’offre à moi. Surveillé en permanence, je ne peux me libérer d’aucune manière. Ni mon corps, ni mon âme.

Tout ce qui me reste, ce sont les souvenirs de ces sensations d’autrefois. Et elles commencent peu à peu à s’effacer.

Je me demande toujours ce qu’il y a dehors. Je m’imagine les paysages que je voyais autrefois. De grandes plaines, jalonnées d’arbres immenses et verdoyants. Toutes ces couleurs vives et pourtant si apaisantes. Désormais je ne vois plus que du rouge, du jaune, ou du gris. Mais toutes ces couleurs sont si fades, si insipides. Et entre tout cela, des visages. Des centaines de visages me regardant. Je ne les vois pas clairement, ils forment comme une seule et même masse de visages roses. Et ils me regardent. Pourtant, ils ont beau me regarder, je n’ai pas l’impression qu’ils me voient. Ils rient, ils crient de joie. Et moi, je suis là, seul et malheureux. Ils semblent heureux de mon malheur.

Entre nous, toujours ces satanés barreaux gris. Ces barreaux qui hantent mes jours et mes nuits.

J’ai bien essayé, au début, en voyant ces milliers de visages, de les appeler au secours. Mais rien n’y faisait. J’y voyais une lueur d’espoir, mais finalement, les visages ne sont pas mieux que mes geôliers.

Alors, tous les jours, nous nous dirigeons vers cette salle où tous nous attendent, Nilo, moi, et les autres. Nous sommes plusieurs qui, depuis des années, faisons le spectacle pour appâter la galerie, sous la menace du fouet. Quand nous ne voyageons pas vers un autre lieu, ou d’autres centaines de visages sont toujours là pour nous accueillir.

Ce que je préfère, ce sont les voyages. Au début, j’avais toujours l’espoir que c’était fini, qu’après m’avoir utilisé comme un jouet, mes esclavagistes n’auraient plus besoin de moi et allaient enfin me libérer. Je pourrais enfin retourner chez moi, retrouver ma mère et mes frères, bien que je ne sache pas où ils se trouvent. Et même si je ne les retrouvais pas, en réalité la seule chose que je désirais vraiment était de pouvoir courir libre dans la plaine, et sentir à nouveau le vent, l’herbe, la rivière. Et l’horizon à perte de vue. Je courrais, sans jamais m’arrêter, jusqu’à ce que la fatigue l’emporte. Et enfin, je serai heureux à nouveau.

Mais ce n’est qu’un rêve. La réalité me rattrape assez vite. Je n’ai jamais vraiment le temps de m’attarder sur ce rêve que je dois déjà me remettre au travail. C’est pour cela que je préfère les voyages. Enfermé dans une minuscule petite cage durant des heures, je ferme les yeux et je pense à ce rêve. J’essaye de me souvenir de toutes ces sensations d’avant. J’y pense le plus souvent possible, pour ne pas oublier.

Aujourd’hui, comme tous les jours, je me réveille avec la toujours la même vision de ces barreaux, toujours la même sensation de tristesse profonde ancrée au plus profond de mon âme. A mes côtés, mon ami de toujours, le seul qui me redonne un peu de baume au cœur.

Je me force à avaler la nourriture fade et sans aucun goût, car je sais que je vais avoir beaucoup de travail aujourd’hui. D’après ce que j’ai pu entendre des mes matons, nous sommes dans un endroit spécial, où les visages sont encore plus nombreux. Je réveille mon compère.

« Allez, Ny’, lève-toi. Il faut qu’on se dépêche de manger avant qu’ils remportent la bouffe! »

« Mrrrgml », me répond-il.

« T’es pas très motivé, je comprends, mais il faut qu’on ait des forces, on va avoir beaucoup de boulot aujourd’hui de ce que j’ai compris! »

« Ça va, ça va, j’arrive »

Il se lève et s’étire. Il me regarde d’un air pantois.

« T’es toujours levé de bonne heure toi. Comment tu fais? »

« Faut dire qu’avec tes ronflements, j’ai plutôt du mal à dormir ! », dis-je en riant.

Il se met à rire lui aussi. Je le regarde, et me dit que j’ai quand même de la chance de l’avoir à mes côtés. Nilo, c’est un phénomène, une vraie force de la nature. Avec ses yeux d’un noir étincelant et sa crinière brune, il est le plus célèbre et adulé d’entre nous. D’ailleurs il ne manque pas de caractère. Je l’ai vu plus d’une fois se rebeller et blesser gravement nos geôliers. Il n’a peur de rien. Et je pense que s’il n’était pas si admiré par les visages, nos esclavagistes se seraient déjà débarrassés de lui, au vu de son caractère.

Je l’admire énormément. Je n’ai jamais rien osé entreprendre, je ne me suis jamais rebellé, je n’ai jamais tenté de m’évader. J’avais bien trop peur, je ne suis pas un fonceur, juste un grand rêveur. Si seulement j’étais un peu plus comme lui… Mais à quoi bon. Aucune issue n’est possible pour nous. Tout ce que l’on peut faire, c’est garder espoir qu’un jour, la chance tourne.

Je souris, et je finis mon repas, si on peut l’appeler comme ça. Nilo a tout gobé en une bouchée, ce qui me fait rire à nouveau. Je lui lance un regard complice.

« Alors, tu nous prépares quoi aujourd’hui? Tu vas encore une fois sauter sur la cage pour effrayer tout le monde ? Ou tenter d’attaquer du geôlier comme la dernière fois? »

«  Ça va j’ai déjà donné à ce niveau-là », me dit-il en me montrant son ventre couvert de marques de fouet. « J’ai déjà de belles marques de ce côté, il faudrait que j’égalise de l’autre côté maintenant », dit-il en riant.

Il est vraiment incroyable d’avoir autant d’aplomb et de dérision par rapport à cette situation.

J’ai à peine le temps de finir de manger qu’on vient nous chercher. Et j’ai ce poids sur le cœur qui ne me quitte pas. J’entends déjà les centaines de cris au loin, comme des murmures. J’avance pas à pas vers cette si irritante lumière, mes yeux ne s’y habitueront jamais je crois bien. L’Homme, toujours vêtu de rouge avec son espèce de chapeau noir très laid crie bien fort, avant que les applaudissements ne retentissent. Je m’installe à la place prévue, suivi par mon compère, et d’autres prisonniers comme moi, que je ne rencontre jamais à part lorsque nous nous trouvons ici, sous le feux des projecteurs. Nous nous lançons tous un regard dépité, toujours le même depuis des années, puis il est temps pour nous de réaliser nos tours, encouragés par les coups de fouet. Au bout de quelques heures, le spectacle est terminé, les visages rentrent chez eux, et nous rentrons à nos prisons respectives.

Arrivés à notre cellule, je lance à Nilo:

« Alors, pas de rébellion aujourd’hui? Je suis un peu déçu du grand rebelle Nilo je dois t’avouer! »

« Mmmh non pas aujourd’hui, demain peut-être », dit-il en baillant. « Allez laisse moi dormir maintenant. »

Éreinté, je tombe de sommeil assez rapidement. Mais un bruit étrange me réveille dans mon sommeil.

Je regarde autour de moi. Personne. Pourtant, j’ai bien entendu un bruit sourd et métallique. Mon regard s’arrête sur un détail. La porte de la cage. Elle n’est pas comme d’habitude. Je me lève, et m’avance doucement. Je tourne la tête vers Nilo. Il ronfle profondément, comme toujours. J’avance silencieusement, pour ne réveiller personne. J’observe la porte. Mais oui, le loquet semble détaché! Ma surprise passée, je pousse doucement la porte. Elle s’ouvre! Incroyable! Comment est-ce possible ? Que faire ? Mon cerveau fourmille de questions, mais je me raisonne: il se pourrait bien que ce soit une opportunité unique. Cela ne se reproduira pas. Que faire ? Je suis partagé entre la peur et l’excitation. Que faire ? Il faut réfléchir. Vite. Avant que quelqu’un ne se rende compte, et que tout soit trop tard. Je regarde Nilo, toujours endormi. Non, je ne dois pas réfléchir. Je dois faire comme il l’aurait fait: foncer. Mais d’abord, il faut que je le réveille. Il faut qu’il vienne avec moi. Je m’approche de lui, doucement. J’essaye de le bousculer un peu.

« Psss… Ny’, réveille-toi, vite », chuchotais-je.

Rien à faire, il ne se réveille pas. Soudain, un bruit. Je relève la tête, et voit une ombre. Je n’ai plus le temps. Je secoue encore Nilo, mais rien n’y fait. Tant pis, c’est maintenant ou jamais. Adieu, vieux frère. Jamais je ne t’oublierai. Je me presse, silencieusement, vers la porte. Je la pousse doucement, et je la passe. Je serai bientôt libre. J’essaye de rester concentré, mais des millions de pensées se bousculent dans ma tête. Un lueur d’espoir grandit en moi de plus en plus. Je repense au ciel, à l’herbe, à ma mère, à mes frères. Bientôt, oui, bientôt.

D’autres bruits. Vite. Je vois une porte, au loin. Et une immense lumière qui s’en dégage. J’avance, toujours furtivement et rapidement. J’y suis presque. La lumière est de plus en plus éclatante.

Je suis sorti. Enfin. Dehors, les premiers rayons de soleil pointent le bout de leur nez. Enfin, je peux voir le voir, le ciel bleu, sans être aveuglé par des barreaux gris dans le paysage. Sous moi, un sol gris et froid, comme celui de la cage. Ce n’est pas grave, quand je me serai enfui, je retrouverai l’herbe, et les ruisseaux, et le chant des oiseaux de mon enfance. Plus qu’un petit effort et j’y suis, j’en suis certain. Il n’y a personne, j’en profite. Je commence à courir. Je ne sais pas où je vais. Mais je cours sans m’arrêter. Quelle sensation fascinante que de courir. J’ai l’impression de vivre. J’ai l’impression que tout mon passé n’était qu’une simple illusion, un mauvais rêve dont je viens enfin de m’éveiller.

Soudain, un cri. Puis plusieurs. Et des visages. Des dizaines. Qui me regardent, effrayés. Ils m’ont toujours regardé avec du rire et de la joie. Pourquoi ont-ils peur maintenant ? Que se passe-t-il ?

J’entends d’autres bruits. Des Hommes. Eux n’ont pas peur, non. Ils courent vers moi avec un air menaçant. Je n’y comprends rien, mais je sens que je dois fuir.

Je cours.

Puis, une grande douleur.

Je ne peux plus bouger, je tombe. J’ai mal. J’ai froid, allongé sur ce sol glacé. Je ressens le froid dans tout mon corps à présent. Qu’est-ce qu’il se passe. Je regarde le côté de mon ventre: un liquide rouge s’en échappe. Je sens mon énergie partir. Je ne ressens plus aucune excitation ni joie. Juste de la peur.

Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’arrive à peine à ouvrir les yeux.

Ils arrivent près de moi avec méfiance. Pourquoi ? Je n’aurais fait de mal à personne. Je voulais juste être libre.

Pourquoi avez-vous fait ça ?

Ils parlent entre eux. Je les entends à peine. L’un d’eux parle dans un objet noir, dans sa main.

« Ça y est, il n’y a plus de danger. Nous avons neutralisé le tigre. »

Ma vue se brouille, mes yeux se ferment. Je n’arrive plus à résister. Avant de fermer les yeux, je regarde le ciel bleu une dernière fois. Je le sais maintenant, c’est une certitude. Jamais je ne sentirai l’herbe fraîche sous mes pattes. Jamais plus je n’entendrai le bruit de la rivière. Et jamais je ne reverrai ma famille.

Je voulais simplement être libre.

Je m’appelais Sitir, et j’étais captif. Désormais, je suis libre.

Captif pavé grille

Cette histoire m’a été inspirée par le terrible accident qui a eu lieu à Paris, où un tigre s’est échappé d’un cirque, puis a été abattu.
Pour en savoir plus sur cette histoire, vous pouvez la lire
ici.
Pour lutter contre les cirques qui utilisent des animaux pour leur spectacle, vous pouvez signer
la pétition de 30 millions d’amis.

Et pour écouter notre chronique Hors-Série sur la série Zoo, qui parle de maltraitance animale, c’est juste ici:

• Images libres de droit
Nouvelle écrite par Aurélie Mantyk, tous droits réservés.

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